Un éternel recommencement ou Retour sur les luttes étudiantes de 1968 à Genève

Extrait de l’article de Dominique Gros « Du désir de révolution à la dissidence : Constitution de la mouvance alternative genevoise et devenir de ses acteurs » (2004).

« Démocratisation des études et contestation étudiante

Au soir du 8 mai 1968, environ 800 personnes participent au meeting organisé par le Mouvement d’action contre les journées militaires qui se tient à la salle du Faubourg. Parmi les orateurs, on relève aux côtés des représentants de la Jeunesse socialiste, du Mouvement populaire des familles, de Pax Christi et d’autres organisations, la présence d’un délégué étudiant, membre influent du Comité d’action pour la démocratisation des études (CADE).

Depuis la rentrée académique de l’automne 1967, l’ambiance est tendue à l’Université. La cause première en est l’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur la démocratisation des études qui avait été adoptée par une faible majorité de l’électorat genevois en décembre 1966. Pour une grande partie des étudiants, cette loi qui repose sur l’automaticité (l’allocation est un droit pour les étudiants sous certaines conditions) ne favorise pas une réelle démocratisation des études supérieures et n’ouvre pas la porte de l’Université à tous les millieux sociaux. En effet, depuis sa mise en application, le nombre des bénéficiaires d’allocations aux études au niveau universitaire est passé de 534 en 1966-1967 à 166 en 1967-1968 !

De plus, ni la hiérarchie universitaire, ni les contenus des cours, ni les méthodes d’enseignement ne sont vraiment adaptés à l’évolution de la société et les étudiants se sentent maintenus dans un rôle de consommateurs de connaissances.

L’opposition aux journées militaires a fourni une tribune où le mécontentement étudiant a pu s’exprimer et surtout se diffuser en dehors du milieu académique. Ce sont des événements internationaux et nationaux qui lui donneront une certaine ampleur. A Genève, comme ailleurs, la situation va se crisper surtout à partir de la mi-mai.

Bien sûr, ce qui se passe à ce moment-là en France (agitation étudiante et grève générale) ne peut laisser personne indifférent dans un canton frontière comme Genève. Mais il y a aussi des raisons bien locales à cette tension. Ainsi, depuis début mai, se sont multipliés des incidents témoignant d’une crispation croissante des autorités politiques :

  • le 4 mai 1968, des bagarres entre manifestants et policiers éclatent devant le consulat d’Espagne lors d’une manifestation anti-franquiste ;
  • le 14 mai, lors d’une manifestation contre les journées militaires, des contre-manifestants d’extrême droite provoquent des troubles, des affrontements ont lieu entre manifestants et forces de l’ordre ; les conférences consacrées à la protection civile, à la défense économique et à la défense spirituelle, qui devaient être données au Victoria Hall en présence de nombreuses personnalités ne peuvent se dérouler comme prévu ;
  • le 15 mai, le Conseil d’Etat communique « qu’il est décidé à faire respecter l’ordre public et que la police réprimera toute manifestation illégale » ;
  • le 17 mai, les organisateurs d’une manifestation autorisée se voient contraints à renoncer face aux exigences draconiennes du Conseil d’Etat (pas de cortège, durée limitée à une heure, périmètre strictement circonscrit, etc.).

En lieu et place de cette dernière manifestation, un meeting se tient à l’Université. Il débouche sur la création du Mouvement du 17 mai qui entend jouer, à l’image du Mouvement du 22 mars français, le rôle de fer de lance d’une contestation qui ne se veut plus confinée à l’Université.

Au soir de la plus importante manifestation de ce mois de mai, le 29, ce sont 2000 personnes qui défilent à travers Genève, de l’Université à la place des Alpes, et qui acclament l’orateur du CADE qui affirme : « Il faut démontrer que nous sommes capables de construire autre chose ».

Suite à cette manifestation d’envergure,  la situation va rapidement évoluer. A gauche, on cherche à se rapprocher de la contestation étudiante. Le Parti du Travail et le syndicaliste Lucien Tronchet apportent leur soutien aux étudiants.

Les partis de droite et du centre, sans doute inquiets, proposent concertation et négociation avec les organisations étudiantes modérées. Les autorités universitaires se déclarent favorables au dialogue. Et le Conseil d’Etat estime « que les remous qui agitent ces jours notre jeunesse donne lieu à des discussions passionnées en son sein et avec ses aînés, d’où peuvent sortir d’utiles réformes et de nécessaires adaptations à notre monde moderne, en particulier à l’Université »1.

Il faut dire que tant le développement des événements en France – c’est alors la grève générale – que l’extension de l’agitation étudiante dans d’autres villes suisses créent un contexte de pression incitant les milieux dirigeants à chercher une solution rapide et acceptable à la crise universitaire. Il y a urgence car les mots d’ordre débordent de plus en plus le cadre strictement universitaire pour toucher des questions d’intérêt plus général (situation de la jeunesse, droits démocratiques, inégalités sociales, etc.).

La division du milieu étudiant s’accentue. A partir de la fin du mois, la tendance la plus radicale du mouvement – CADE et Mouvement du 17 mai – semble être progressivement marginalisée par les étudiants réformistes.

Une pétition qui désapprouve « les discussions et les méthodes qui, dépassant le cadre universitaire, sont devenues stériles et placent les étudiants dans une atmosphère intolérable » est signée par plus de 850 étudiants en deux jours. Ceux-ci souhaitent qu’un dialogue entre les autorités et les associations étudiantes modérées s’instaure rapidement et que des négociations permettent d’aboutir à des réformes au sein de l’Université.

La suspension estivale des cours amène une accalmie sur le front universitaire. Au début juillet, la tension sociale est donc retombée à Genève. L’attention se porte sur d’autres conflits, notamment le Globuskrawall à Zurich (l’occupation depuis le 15 juin, par des centaines de jeunes, d’entrepôts désaffectés des magasins Globus situés au centre ville et la revendication de les transformer en centre socio-culturel autonome).

[…]

1. Cité par le journal La Suisse du 30 mai 1968. »

GROS, Dominique. Du désir de révolution à la dissidence : Constitution de la mouvance alternative genevoise et devenir de ses acteurs. Equinoxe Revue des sciences humaines, 2004, n° 24, p. 33-35.

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